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Mardi 30 janvier 2007 2 30 /01 /Jan /2007 03:48
A. Lucrèce : sa vie, sa personnalité et sa survie

 
À l'exception de la date (probable) de sa naissance (vers 98 a.C.n.) et de celle, plus sûre, de sa mort (55 a.C.n.), la vie de Lucrèce est "un monceau d'incertitudes" (J. Bayet). La seule "biographie" qui nous soit parvenue de lui tient en trois lignes. Elles sont de saint Jérôme (fin IVe - début Ve siècle) : "Jeté dans la folie par un philtre d'amour, après avoir écrit quelques livres dans les intervalles de sa folie -- livres que Cicéron corrigea --, il se tua de sa propre main à l'âge de 43 ans".

Mais les modernes restent sceptiques devant ces renseignements. Que l'ennemi farouche de l'amour qu'était Lucrèce (cfr la fin du chant IV) ait été victime d'un philtre, vengeance d'une amoureuse déçue, et qu'il en ait perdu la raison, cela paraît un assez "mauvais roman". Par ailleurs, Lucrèce, athée pratique, était aux yeux des chrétiens un poète impie, et il ne serait pas exclu que certains d'entre eux aient tenté à posteriori de discréditer son oeuvre en la mettant au compte de la folie. Bref, rien ne nous oblige à admettre les détails du philtre et de la folie.

D'autant plus, en ce qui concerne cette dernière, qu'il s'est avéré vain et presque ridicule de retrouver dans son oeuvre, si lucide, une trace quelconque d'un dérangement mental. Certains signes d'inachèvement sont par contre bien apparents et confirment que, pas plus que l'Énéide, l'oeuvre de Lucrèce n'a reçu la forme définitive que son auteur aurait souhaitée. On peut donc en conclure qu'il est mort prématurément, mais cela n'implique pas nécessairement un suicide. Toutefois les modernes sont en général assez portés à accepter ce détail : le suicide n'était pas contraire à la doctrine épicurienne et d'autre part, une étude psychiatrique du "cas Lucrèce" le rend assez plausible (Dr Logre, L'anxiété de Lucrèce, Paris, 1946).

Et le rôle de Cicéron ? D'après saint Jérôme, Cicéron aurait "corrigé" (emendare) l'oeuvre de Lucrèce, ce qui implique pratiquement son édition. Qu'en est-il exactement ? Ici encore on ne peut rien dire de précis. On trouve bien dans la Correspondance de Cicéron (Ad Quintum fratrem, II, 9, 3), l'année qui suit la mort de Lucrèce, une allusion à son poème, sous forme d'un jugement littéraire : Lucrèce a de brillantes qualités naturelles, et aussi beaucoup de métier (Lucreti poemata ut scribis ita sunt : multis luminibus ingenii, multae tamen artis). C'est tout !

On ne connaît même pas la situation sociale de sa famille : est-il un nobilis ? Est-il d'origine modeste ? Appartient-il à la classe des chevaliers ? Diverses hypothèses ont été avancées. Son poème, par ailleurs, est dédié à un certain Memmius, auquel Lucrèce semble très attaché et qu'il veut convertir à l'épicurisme. Mais même l'identification de ce Memmius, tout en étant probable, n'est pas absolument certaine.

Si sa vie est bien "un monceau d'incertitudes", il serait toutefois exagéré de dire que nous ne connaissons rien de Lucrèce, car il reste l'essentiel : son oeuvre, et c'est d'elle que viennent les renseignements les plus sûrs. Mais ce qu'elle nous livre, ce sont moins des détails biographiques (familiarité avec Rome, éducation soignée, culture grecque, par exemple) que des traits de sa personnalité : son enthousiasme, presque mystique, pour son maître Épicure; sa passion pour la vérité et pour la science; son caractère entier; son sens de l'observation; ses dons d'imagination; son amour pour les hommes et pour tous les êtres vivants; sa compassion pour les misères de l'humanité; sa compréhension pour les faiblesses humaines; son intelligence puissante et logique; sa sensibilité, qu'il ne parvient pas à refouler; son anxiété; son pessimisme, etc.

On peut s'interroger sur les raisons de notre ignorance de sa biographie. Toutes ces incertitudes qui planent sur sa vie sont curieuses. Sans doute Lucrèce a-t-il mis en pratique le précepte de son maître Épicure ("Vis caché"; en grec lathe biôsas); la politique, par exemple, ne l'a jamais attiré. Mais il semble aussi et surtout avoir été victime d'une sorte de "conspiration du silence". Parmi ses contemporains les plus immédiats, Cicéron, si abondants que soient ses écrits conservés, n'y a fait qu'une rapide allusion, dans sa Correspondance, on l'a vu plus haut. Dans ses ouvrages philosophiques, Cicéron ne le mentionne même pas, alors qu'il y traite si souvent de l'Épicurisme et des Épicuriens.

Les poètes du temps d'Auguste gardent à peu près le même silence. Horace, Tibulle, Properce, n'en disent pas un mot. Plus curieusement, Virgile, pourtant profondément imprégné de l'oeuvre de Lucrèce qu'il imite largement, ne cite même pas son nom. À la rigueur, un passage des Géorgiques (II, 490-492) pourrait contenir une allusion à Lucrèce ou ... à Pythagore ! Ovide représente une exception : il le loue ("Les poèmes du sublime Lucrèce ne périront que le jour où le monde entier sera détruit", dans les Amores, I, 15, 23). Chez les auteurs postérieurs, on ne rencontre que l'une ou l'autre mention de Lucrèce, sans plus, et les apologistes chrétiens (Arnobe, Lactance) lui emprunteront, pour les réfuter, des arguments qu'on pourrait opposer au christianisme.

Peut-être Lucrèce, par ses idées audacieuses, a-t-il gêné successivement Auguste dans son effort de restauration religieuse, et les premiers chrétiens dans leur apostolat. Mais plus profondément, il a dû être, dans un certain sens, à contre-courant de la mentalité religieuse romaine, par son athéisme pratique et surtout sa haine contre les formes religieuses établies. Rome n'a guère dû aimer ce fils qui sapait avec tant d'art et de violence l'une de ses institutions fondamentales : la religion, avec notamment le respect strict des formes extérieures du culte.

Les conséquences de cet étouffement faillirent être catastrophiques pour l'oeuvre de Lucrèce : il semble qu'au VIIIe siècle, il n'ait plus existé de son poème qu'un seul et unique manuscrit.

L'auteur fut redécouvert à la Renaissance : Montaigne le cite à plusieurs reprises. Les philosophes du XVIIIe siècle l'exaltèrent. Notre époque l'a remis à l'honneur, et il nous apparaît comme un très grand poète, que plusieurs même mettent au-dessus de Virgile (affaire bien sûr de goût personnel).

Cela ne signifie toutefois pas qu'il ait conquis droit de cité dans toutes les classes d'humanités. Absent naturellement de la ratio studiorum élaborée au XVIe siècle par les Pères Jésuites et dont dépend toujours, pour l'essentiel, notre "canon des auteurs", Lucrèce figure aujourd'hui au programme des enseignements libre et officiel, parmi les auteurs facultatifs. Mais les traditions sont très fortes, et les professeurs qui lui accordent autre chose qu'une mention rapide et superficielle ne sont pas tellement nombreux.
Par duchemin - Publié dans : malaparte
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Commentaires

je ne connaissais pas ,
quand j'ai lu le titre je croyais que vous alliez parler de lucrèce borgia
bonne journée
Commentaire n°1 posté par levieux le 30/01/2007 à 07h46
 tres interressant ,bonne continuation
Commentaire n°2 posté par vkarole le 31/01/2007 à 20h21

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